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La révolution des cafés

mai 26th, 2007

Saha tout le monde ! Alors vous voulez une autre video ??  Bennn lyoum c’est pas de musique qu’on va parler, mais de litterature. On vous a déjà parlé de Yanis Koussim dans notre ancien blog mais c’était pour son court-metrage « Khti » . On va vous parler encore de lui mais pas lui et sa caméra  mais plutôt lui et sa plume. Il a écrit un recueil de huit nouvelles “LE CORAN SELON AMMA ET MAMAN FOUSSA” qui a eu le deuxième prix Mohamed Dib en 2003. Mais il n’a jamais été publié…C’est vrai que les maisons d’éditions publient trop de livres, donc c’est normal qu’il n’y ait pas de place pour des livres qu’on peut considérer comme futiles…priorité aux livres de cuisine ! En fait ils pensent à l’enrichissement de nos discussions. Entre deux « tmanchirat » ( critique de l’autre ou de quelque chose ) et après les sujets récurrents et classiques : « babababababa…skhana ! » ( oulala t’as vu la chaleur ! ) ou « babababababab…makanech el ma » ( oulala y a pas d’eau)  ou « cheft el portable/tomobile/clip/hanout/qmech/pizzeria…. Jdid(a) » ( t’as vu le nouveau portable/voiture/clip/magasin/tissu/pizzeria )  on peut introduire et ranimer la discussion avec l’excellent sujet  (pour les garçons): « babababa nta3 dar darou gatou jdid…hbel !» ( on a fait un nouveau gateau à la maison ) ou (pour les filles) : «  lguit recette jdida » (j’ai une nouvelle recette) …oui même les sujets de discussion sont séparés ! « la yadjouz !! »  . Bref on s’égare du vrai sujet d’aujourd’hui qui est la nouvelle de Yanis Koussim « La révolution des cafés » . Notre ami nous a autorisé à la publier sur notre site, pour le plaisir de tous.        

LA REVOLUTION DES
CAFES  C’est arrivé aujourd’hui ; mais tout commence il y à trois jours. Personne ne soupçonne quoi que ce soit avant l’agression de la jeune femme . Elle s’appelle Nawel et , ce matin , elle a une insoutenable envie d’uriner. Elle prend depuis quelques jours un traitement qui a pour effets secondaires de la rendre légèrement incontinente  . Elle fait le marché depuis dix heures du matin. Avec le poids de ses paquets, elle a de plus en plus de mal à ce contenir … en plus il fait chaud , un soleil de printemps , trop intense  pour la saison ,  la fait transpirer sous son pull de laine. Elle a enlevé sa veste mais elle ne peut quand même pas enlever son pull, elle ne porte qu’un léger bustier en dessous !  A huit heures ,  quand elle s’est  préparée pour sortir, laissant son mari et ses enfants faire la grâce matinée , il faisait  un peu frisquet. Comment se serait-elle doutée qu’à midi , la température augmenterait tellement qu’on se serait cru au mois d’août !  Nawel   marche au milieu de la foule ,  chaque personne qui la heurte risque de faire lâcher  sa vessie , et de déclencher une véritable inondation !…Comment ferait-elle après pour rentrer chez elle ? Elle n’avait pas de voiture. Monter dans un taxi ou prendre le bus en risquant d’indisposer les autres par l’odeur …. Pas question ! Elle trouvera  bien un moyen !  Mais ça « urge ! » , elle a une telle envie de se soulager …  Un homme est entrain  de laver sa voiture , une vielle R4 toute rouillée , avec un tuyau d’où jailli une eau claire et glougloutante :  ca lui donne encore plus envi ! Elle ne tient plus, elle va se pisser dessus… mais dans un dernier effort elle se retient , elle vient  d’apercevoir  un café maure. Il est presque vide , la prière du vendredi étant  pour bientôt ,  les  oisifs qui squattent quotidiennement les cafés sont moins nombreux  . N’y tenant plus ,  elle se dirige vers le « café de la liberté » pour demander la permission d’utiliser les toilette .   La jeune femme  marche doucement , alors que ca presse , mais si elle coure , c’est le déluge assuré ! Elle entre dans l’établissement. Une forte odeur de café rance et de sueur flotte dans l’air , mais  elle n’en a cure : pour le moment , ce n’est pas son nez qui fait le délicat ! Un jeune homme est au comptoir .  « Je peux utiliser les toilettes s’il vous plaît ?» lui dit-elle. Le jeune homme la regarde d’un air étonné , on lui aurait demandé la couleur de son caleçon qu’il en serait moins étonné , et lui dit :  « Bien sur , mais ce n’est pas très propre »  Nawel  n’entend même pas la fin de la réponse ,  elle laisse tomber ses paquets - des tomates roulent  sur le sol -   coure vers les toilettes , ne ferme même pas la porte à clef  , et fait pipi …enfin ! Elle en éprouve un tel bien être que des larmes d’aise lui montent aux yeux. Elle sort un Klinex de sa poche , le mouille avec un peu d’eau , et fait ses ablutions . Alors qu’elle   se  rajuste , elle prend conscience de la saleté du lieu. On aurait dit  que quelqu’un c’était  amusé , après avoir fait ses besoins , à étaler sa merde un peut partout , sur le sol, les murs , la porte , et même jusqu’au  plafond ! Elle essaie d’imaginer comment de la défécation avait bien pu se retrouver aussi haut … mais cela fait partie des choses qui la dépassent  . Des grossièretés, d’inspiration Œdipienne, ainsi que d’autres  inscriptions obscènes  dont quelques-unes atteignent un degré certain d’élaboration et de recherche – mais où vont-ils chercher tout cela ! –   garnissent  aussi les murs . Nawel  hésite à ouvrir la porte … elle doit utiliser la poignet où l’artiste , qui a décoré les lieux de ses déchets intestinaux  ,  a laissé son empreinte marron ! Elle sort un autre Klinex puis , du bout des doigts , appuis sur la poignet et sort des toilettes . Elle s’aperçoit que les tomates ont envahi le sol près du comptoir. Elle se précipite pour les ramasser . Elle ne remarque pas que le jeune homme derrière le comptoir a laissé  place à un vieil homme au visage patibulaire. Elle ne s’aperçoit pas non plus qu’il la foudroie du regard … pendant qu’elle ramasse les tomates , elle se dit qu’un soda lui ferait du bien ; puisqu’elle est dans un café autant profiter ! Cela lui permettra de donner un petit pourboire au jeune homme du comptoir , il a été si gentil … quant elle se relève , elle croise le regard glacial du vieil homme. Bâti comme une armoire à glace , il la toise  en souriant d’une manière vicieuse , puis  détourne le regard .  Le jeune n’est plus là , mais elle a toujours soif .  « Pouvez-vous me donner un soda s’il vous plaît » dit-elle .   Le vieil homme pose à nouveau sur elle un regard glaçant ,  mais , à la place du sourire vicieux , sa bouche tremble de colère …   « On ne sert pas les  femmes ici » lui cria-t-il « rentre chez toi espèce de femme indigne !  »   Tout va alors très vite  dans la tête de Nawal. Des images de films américains , où l’on refusait de servir les noirs dans certains états ; elle revoit ses livres d’histoires, où on pouvait lire des phrases comme « interdit aux juifs et aux chiens » ; elle se rappelle les histoires que lui racontaient ses parents , où ,du temps de la guerre de révolution , les ultra refusaient de s’asseoir près des algériens dans les endroits publics et les chassaient des bars et les restaurants ; tout cela se bouscule dans son esprit … l’indignation l’envahit  !  Elle qui a toujours été une femme sans vraiment d’idéaux féministes , la voilà se sentant  porte-parole contre une ségrégation  indigne d’être dans son pays ! Elle , qui s’est levée tôt pour faire les courses un vendredi matin, et qui fera le repas à ses enfants et son mari , avant de s’occuper de sa maison, s’entend traiter de femme indigne ! Elle aussi aurait voulu faire la grâce matinée. Elle aussi a eu une dure semaine au lycée - elle est prof de math . Pourquoi ?!!! De quel droit ce gros plein de soupe mal rasé lui refuse-t-il un soda ? Parce qu’elle  est femme ?!!!   « Comment ça vous ne servez pas les  femmes ! Mais on est dans un pays libre que je sache , et vous êtes tenu de me servir .  Ni vous ni moi n’enfreindrons  la loi ou la religion si vous me vendez un soda ! » S’écrit-elle .  « Je suis le patron ici ! Je n’ai jamais servi de femmes , et je ne servirai jamais de femmes ! »  Le patron  s’extirpe , plus qu’il ne sort , de derrière le  comptoir et , tout en traitant Nawel  de tous les noms , la pousse violemment vers la sortie.  La jeune femme lance des regards de détresse aux quelques clients présents , mais aucun ne semble concerné par ce qui lui arrive ; certains l’insultent en même temps que le patron . Dans un coin de l’établissement , quatre jeunes sont morts de rire , ils rient d’un rire bête qui les fait ressemblé à des ânes …Nawal laisse tomber un de ses paquets quelle venait de ramasser , les légumes roulent sur le sol … elle glisse sur une tomate  , rate une marche , et c’est la chute. Sa tête heurte violemment le ciment du trottoir , elle tombe dans le coma.    Une jeune journaliste ,qui vient d’être engagé dans un quotidien à gros tirage , a tout vu . Après avoir interrogé quelques témoins et accompagné Nawal à l’hôpital , pour avoir l’avis du médecin , elle écrit l’article qui lancera sa carrière de journaliste engagée. Un article qui sera découpé , encadré , et accroché dans presque tous les cafés du pays … évidemment les choses ne s’arrêteront pas à l’article , au contraire , elles se précipitent après la sortie, dans l’édition du lendemain, de ce qu’on appellera « L’affaire Nawel. B » :  « On tombe dans le coma pour diverses raisons , maladies graves,  overdose de stupéfient , hypoglycémie …ect , Mais ce n’est que dans notre pays qu’on tombe dans le coma parce qu’on a voulu boire un soda !  Cette boisson inoffensive , sauf pour la ligne ,  devrait être classée chez nous parmi les substances hautement dangereuses .  Hier matin , une jeune femme - une jeune mère de famille - s’est trouvée  , et y est toujours , aux frontières de la mort Pour avoir voulu  boire une « gazouza » ! La pauvre femme  ne se serait jamais doutée un instant qu’en entrant dans le café de la liberté - tient ! - elle en sortirait sur une civière … ses enfants , son mari , ses amis et collègues sont effondrés, partagé entre rage et désespoir .  Mais rassurez-vous , si vous êtes entrain de siroter un soda , ne vous précipitez pas au centre antipoison le plus proche ; ce n’est pas sa faute au soda si Nawal B. se trouve dans une chambre d’hôpital entre la vie et la mort . Si responsabilités il y a , c’est à la jeune femme de l’assumer ! Hé , oui …elle a osé demander à un kahouadji de la servir. Cette mécréante , cette impertinente , cette « FEMME », a osé violer l’enceinte sacrée d’un café maure. Il est légitime que le propriétaire des lieux ait  voulu défendre son établissement en  expulsant la souillure qui y avait pénétré en la personne de Nawal B.  Des témoins ont vu le patron du café violenter la jeune femme ,  l’insulté , puis la pousser hors de son « kahouat el-houria» , la faisant tomber sur le trottoir ; chute qui a entraîné un traumatisme crânien .  Le plus révoltant dans l’histoire est l’indifférence et la complicité des « hommes »  qui se trouvaient dans le café. Pas un  n’a levé le petit doigt pour  venir en aide à la victime . Qu’a fait Nawal pour mériter cela ? Qu’a-t-elle fait pour que ces hommes la laisse se faire violemment agresser ?  elle a juste voulu  se rafraîchir …  Nous somme la honte du monde ! Je vais vous dire pour quoi Nawal B. a subi la vindicte  de ces hommes : elle a pénétré le dernier refuge de la bassesse  et de la médiocrité machiste et de la fausse « redjla » ! Les cafés maures sont les seuls endroits où les hommes, qui le veulent, peuvent être eux-mêmes : sales , médisants , grossiers , vulgaires. Ce sont les seuls endroits où ils n’ont pas besoin des femmes pour vivre , que dis-je !  Pour survivre ! Ils y passent des heures et des heures à s’abrutir  au tour  de dominos et de jeux cartes ,  blasphémant , colportant des commérages  … Ils n’ont pas  honte d’être ainsi dans les cafés , ils sont entre eux. Une femme les mettrait mal à l’aise , ils verraient dans son regard la pitié et le dégoût qu’elle éprouverait à leurs égards . C’est pour cela que , sous  prétexte  de traditions et de « horma » , ils  ont bannit les femmes de leurs antres de  vices .  Mais les choses doivent changer ! Nous nous sommes toutes pliées à cet ordre des choses durant des années ; seulement , depuis que l’une d’entre nous risque de mourir  pour avoir troublé cet ordre,  cela devient grave ! Les hommes n’ont pas compris que si nous ne nous rendons pas dans leurs cafés ,  c’est parce que nous le voulons bien ! Mais puisqu’ils ne l’ont pas compris , il faut le leur faire comprendre ! A leur dépends … les cafés masculins pluriel , c’est fini ! Ils ont abusé de ce que nous leur avons accordé ; ils vont le regretter !  Certaines d’entre vous ne seront sûrement pas d’accord avec ce que je dis, mais si vous réfléchissez bien , vous vous apercevrez que j’ai raison !  Encore une chose , pour quoi devrions-nous , à chaque fois que nous voulons consommer quelque chose , nous attabler dans des salons de thé mixtes, où les prix des consommations sont souvent quatre fois plus chers que dans les cafés … Nous aussi nous sommes touchées par la crise ! Et le fait d’être toujours payées moins que les hommes dans la fonction publique  n’arrangent pas les choses !  Tout cela doit changer … comment ? Je ne le sais guère ; mais ça doit changer ! Si on laisse passer un incident pareil sans réagir , bientôt on nous interdira les bus , les restaurants, on nous interdira de travailler , d’étudier. Et même si cela vous paraît au domaine de l’exagération , il faut réagir quand  même ! pour Nawal B. Et dite vous bien que cela aurait pu être l’une d’entre vous , ou moi …»                                                                                        Monia Z.  Le rédacteur en chef ne pense pas une seconde qu’il a une bombe entre les mains quant Monia Z. lui remet son article. Il sourit même , avec condescendance ,  quand il donne l’article à la mise en page ,  pensant à la fougue de la jeune recrue . Elle déchantera vite . Ce n’est pas avec quelques lignes , même dans le quotidien le plus lu du pays , qu’on changera la condition de la femme en Algérie. Il parait tous les jours  des articles qui parlent de femmes battues , violées,  spoliées  des quelques droits que leur accorde  encore le code de la honte , celui de la famille … Aucun de ces articles n’a rien changé ! Alors pour une histoire de café… même si une femme est à l’hôpital , personne ne changera rien à rien . Et surtout pas les femmes. Elles ont été depuis trop longtemps habituées à être traité ainsi . Elles sont pourtant les seules à pouvoir faire quelque chose , mais on les en a rendu incapables. Il s’en trouvera même quelques-unes pour blâmer Nawal B. et pour traiter Monia Z. de réactionnaire, de journaliste subversive voulant semer le trouble dans la tranquille léthargie de la vie des algériennes .   L’article de Monia Z. ne fera , au mieux , que détendre les zygomatiques de certains et indigner d’autre  pour deux ou trois heures … et pourtant…   

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