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Constantine a, depuis toujours, été représentée et peinte. Nous avons au musée national Cirta, au cœur de Constantine de nombreux tableaux de peintres qui, dès l’arrivée de la France, tombèrent amoureux de notre ville.

Cet attrait pictural se retrouve, particulièrement, dans les romans français du début du XX siècle. En effet, nombreux sont les écrivains qui, pour rendre compte du paysage et du décor des villes, présentèrent Constantine dans son héritage de ville historique. Constantine devient la sœur cadette de Carthage, Sarim Batim la Carthaginoise. Elle est cette Numide héroïne qui résiste aux attaques et aux envahisseurs. Juchée sur son roc et surplombant son Rhummel, ce fleuve fou qui la traverse, la transperce et l’inonde, Cirta la Numide, Cirta l’ « écrasante » s’impose au regard et à l’âme. Elle et ses ponts : Le pont du Diable, le pont Sidi Rached, la passerelle Perrégaux, le pont Sidi M’cid et le pont des Chutes. Personne n’est revenu de son cœur, sans être à jamais marqué par sa beauté et son charisme. Charisme d’une ville ensorceleuse et ensorcelée.

Cirta sera modèle à l’écriture de Salammbô de Gustave Flaubert, ce fabuleux roman orientaliste qui narre l’amour passion de Salammbô et de Mathô, sous fond de Guerre Punique.

Constantine ne se réduit pas seulement à une écriture orientaliste, elle est aussi une étape essentielle dans les récits de voyageurs « de différentes nationalités tels Salluste, Pompénius-Méla, Strabon, Ibn Hawkal, El Idrissi, El Bekkri, Ibn Battûta, Hassan Ibn Mohamed el Ouazzan dit Léon L’Africain (venu 16ème ) l’anglais Thomas Shaw (venu au18ème ), Constantine attira au 19ème siècle, pour de multiples objectifs, un nombre encore plus important de voyageurs parmi lesquels d’illustres écrivains de ce siècle d’or de la littérature universelle tels, Alexandre Dumas (père), Théophile Gautier, Eugène Fromentin, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant et Jean Lorrain. »

 

Pour commencer notre voyage, nous arrêterons notre regard, pour cette première escale, sur un texte d’Albert Camus et sur l’œuvre de Kateb Yacine.

ALBERT CAMUS

Albert Camus, grand écrivain français du début du 20 ème siècle, est connu et reconnu. Ses romans, ses pièces sont l’objet d’études universitaires, d’adaptations cinématographiques et dramatiques. Mais, nous allons, aujourd’hui, nous plonger dans un recueil de textes se présentant comme un essai et une genèse d’écriture. En effet, écrit en pleine jeunesse (1939), Albert Camus nous y livre son amour et sa passion pour la terre algérienne. Un court texte de son recueil d’essais et d’impressions, Noces, présente Constantine comme une ville sans passé. Paradoxe pour cette ville chargée d’histoire. Cependant, c’est une Constantine étrange, mystérieuse qu’il présente. Constantine inondée de lumière jusqu’à l’aveuglement. Ce texte s’intitule Petit guide pour des villes sans passé. Texte ironique, l’auteur lui-même avoue en conclusion qu’il présente l’Algérie pour un regard étranger à sa beauté sauvage et éclatante. Cependant, à travers l’ironie on peut y lire :

(…) Constantine fait penser à Tolède.

A Constantine, on peut toujours se promener autour du kiosque à musique. Mais la mer étant à des centaines de kilomètres, il manque peut-être quelque chose aux créatures qu’on y rencontre. En général, et à cause de cette disposition géographique, Constantine offre moins d’agréments, mais la qualité de l’ennui y est plus fine.

Constantine a un grand pont suspendu où l’on se fait photographier. Les jours de grand vent, le pont se balance au-dessus des profondes gorges du Rummel et on y a le sentiment du danger.

Pour se dédouaner d’une telle peinture, il exhorte les gens au « cœur tiède » et à l’âme comme une « bête pauvre » de ne pas s’y rendre. Cependant qu’il invite les autres, ceux-là même qui sont capables de résister à l’hypnose, « ceux qui connaissent les déchirements du oui et du non, de midi et des minuits, de la révolte et de l’amour, pour ceux enfin qui aiment les bûchers devant la mer, il y a là-bas, une flamme qui les attend. »

Ainsi, Constantine dans sa beauté sauvage reste accessible aux artistes eux-mêmes et à ceux qui ont le courage d’affronter un soleil éclatant. Comme nous le signalait Sam dans son commentaire, pour Jean Grenier, l’ami de Camus, le soleil est écrasant, mais il impose par sa lumière la blancheur d’une ville immortelle et indomptable, tant c’est elle qui dompte ses voyageurs et ses habitants.

On peut voir dans cette écriture et cette littérature que Constantine n’est réduite qu’à un simple décor, ses habitants sont des fantômes, des figurants. On ne retrouve Constantine qu’à travers l’écran de l’écriture pittoresque et exotique qui se limite à une description exhaustive ou laudative (c’est-à-dire positive ou négative) des éléments qui la composent et la transforment.

Il faut attendre la naissance d’une écriture algérienne faite par des algériens eux-mêmes, d’une écriture nationale comme disait Aragon. La publication des textes de Mohammed Dib et de Kateb Yacine marquera cette naissance. Si Mohammed Dib s’intéresse essentiellement à décrire la vie sociale et réelle des algériens de sa ville, Tlemcen, dans sa trilogie, Kateb Yacine dans son roman Nedjma présente la ville de Constantine à travers l’exposition étoilée et mêlée du destin de différents personnages.

KATEB YACINE

Comment présenter Nedjma ? Comment la réduire en un simple résumé ?

Nedjma roman de guerre, roman d’amour. Nedjma est le roman de l’Algérie alors que celle-ci était en train de naître, dans les soubresauts de la guerre d’indépendance.

Nedjma est le roman d’amour d’une Algérie multiple, d’une Algérie insaisissable. Nedjma, cette femme à l’origine trouble kidnappée, enlevée, aimée. Nedjma fille de Constantine et d’Annaba. C’est à sa poursuite et dans sa quête que les personnages se perdent et se plongent dans les petites ruelles secrètes, nerfs et vaisseaux sanguins, de la vieille ville de Constantine.

On va à Constantine, on repart, on y revient, on y reste, on s’en sépare, on demeure éternel passager de ce roc qui nous happe et nous attrape de sa hauteur et nous emprisonne dans les méandres de son Rhummel et dans l’apesanteur de ses gouffres. Le roc repère de toutes les péripéties des personnages : Mourad, Lakhdar, Rachid, Mustapha, Nedjma et Si Mokhtar.

Constantine est alors décrite dans les moindres détails, dans ce qu’elle a de plus secret, son intimité. A l’égale de Nedjma la désirée, Constantine devient Désir, elle se déploie pour mieux emprisonner en son sein ses personnages qui déambulent en ses rues, enivrés de vin et de haschisch à l’écoute des volutes de la chanteuse égyptienne Ismahan. Constantine est aussi le lieu de tous les possibles, le lieu des retrouvailles.

On retrouve Constantine dans le roman dans une exaltante description. Kateb Yacine réinvente l’ « écrasante » dans sa plus totale beauté :

(…) Constantine qui s’étendait au ralenti, apparemment hors d’atteinte, bondissante et pétrifiée, sans nulle hospitalité ni masque de grandeur, -selon le mot de ses habitants suspendus : l’Ecrasante… Elevée graduellement vers le promontoire abrupt qui surplombe la contrée des Hauts Plateaux couverts de forêts, (…) Constantine était implantée dans son site monumental ,dont elle se détachait encore par ses lumières pâlissantes, serrées comme des guêpes à décoller des alvéoles du rocher sans attendre l’ordre solaire qui téléguide leur vol aussitôt dissipé, (…) le roc, l’énorme roc trois fois éventré par le torrent infatigable qui s’enfonçait en battements sonores, creusant obstinément le triple enfer de sa force perdue, hors de son lit toujours défait, sans assez de longévité pour parvenir à son sépulcre de blocs bouleversés : cimetière en déroute où le torrent n’était jamais venu rendre l’âme, ranimé bien plus haut en cascades inextinguibles, sombrées à flanc d’entonnoir, seules visibles des deux ponts jetés sur le Koudia, du ravin où l’oued n’était plus qu’un bruit de chute répercuté dans la succession des gouffres, bruits d’eaux sauvages que ne contenait nulle chaudière et nul bassin, bruissement sourd sans fin, sans origine, couvrant le grondement acharné de la machine (…), traversant des restes de verdure, prairies encore interdites au cheptel, irradiées sous la légère croûte de gel, fourrés de figuiers nus et difformes, de caroubiers, de cep en désuétude, d’orangeraies rectilignes, détachement de grenadiers, d’acacias, de noyers, ravines de néfliers et de chênes jusqu’aux approches du chaos brumeux et massif, -le roc, sa solitude assiégé par la broussaille, l’énorme roc et l’hiver finissant dans ses replis âpres et irrités… Sidi Mabrouk.

Le Rhummel engouffré sous les six arches du pont romain, seul demeuré debout parmi les sept ponts qui desservaient Cirta, la capitale des Numides (…)

Il ne quitterait plus Constantine.

La menthe et le lis (…) au balcon tout récemment scellé, à la manière d’un défi, au-dessus de l’abîme où Constantine contemple son fleuve tari.

Constantine et Bône, les deux cités qui dominaient l’ancienne Numidie aujourd’hui réduite en départements français… Deux âmes en lutte pour la puissance abdiquée des Numides. Constantine luttant pour Cirta et Bône pour Hippone (…)

Nous vous conseillons par ailleurs, les ouvrages critiques de Charles Bonn (notamment Nedjma de Kateb Yacine, ouvrage publié aux éditions PUF) qui nous semblent les meilleures clés pour entrer au cœur de Nedjma.

Après Nedjma, nous aimerions vous présenter l’excellent ouvrage Œuvre en fragments, qui regroupe tous les textes de Kateb Yacine, manuscrits, textes inédits publiés dans les revues et les journaux. Dans ce précieux ouvrage, l’on trouve l’un des plus beaux textes constantinois de Kateb Yacine, Sidi M’cid. Texte narratif à la forme poétique, Sidi M’cid est scandé tel un chant de transe. C’est d’ailleurs la transe qui sera ici image de Constantine. Le texte présente une scène de transe. Nous en donnons ici un fragment :

Sidi M’cid Sidi M’cid

Tout autour du tombeau

Sidi M’cid Sidi M’cid

Danseurs et batteurs nègres

(…)

Sidi M’cid Sidi M’cid

Et Lakhdar entre dans la danse

Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid

Fureur et hurlements de la foule en extase

Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid

Les uns déchirent leurs habits

Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid

D’autres se frappent le front contre le sol

Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid

Les robes volent

Sidi M’cid Sidi M’cid

Les femmes hennissent

Sidi M’cid Sidi M’cid

Les musiciens redoublent d’ardeur

Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid

Des flacons sont brisés

Sidi M’cid Sidi M’cid

La sueur et le sang

(…)

Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid Sidi M’cid

Sidi M’cid Sidi M’cid

Un air de cornemuse coupe la frénésie

Soleil couchant

Il gagne à s’estomper

Il laisse un vide

(…)

Constantine n’est plus décrite ou aimée, elle devient l’écriture même de l’écrivain. Elle est poésie et chant, elle est Art.

A vous, maintenant, de vous plonger dans ces livres, et de vous y perdre. De retrouver Constantine, l’ « écrasante » dans ces pages par amour de cette ville et par amour de la littérature.

Je vous retrouve pour notre prochaine escale avec Ahlem Mosteghanemi et ses deux romans, Les mémoires de la chair et Le chaos des sens.

A suivre… au cœur de Constantine….

Lynda-Nawel T.

One Response to “Constantine chez Albert Camus et Kateb Yacine”

  1. sissouh Says:

    Merci pour ce texte merveilleux, fécond, merveilleux enchanteresque, orinique, riche.
    La ville suspendu au flan des rocher est une femme que certains hommes dont kateb yacine ont su avec dextérité restitué la beauté profonde.
    La magnificence littéraire dont bénéficie constantine n’est que justice par rapport à son histoire mythique pluriséculaire.

    ;)

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